Voilà, ça devait arriver, c’est aujourd’hui que je parlerai de football. Pas forcément de la façon dont je l’aurais souhaité. Parce qu’entre juin et août, ma vision des choses a un peu changé.
Au début de l’été, beaucoup pensaient que notre équipe de France, modèle « Black-Blanc-Beur » allait briller et faire au monde entier la démonstration de notre supériorité. Nous savons aujourd’hui que les choses ne se sont pas passées exactement comme prévu. Cependant, nous aurions pu nous contenter de glisser progressivement et de façon très classique du « on va gagner » au « ils ont perdu » : Il y a 25 ans déjà, des humoristes parodiaient les informations télévisées en annonçant successivement que le « Français Yannick Noah » avait gagné un match puis que le « Camerounais Yannick Noah » avait perdu le suivant. Mais les choses sont allées nettement plus loin, puisque les joueurs se sont rebellés contre leurs autorités de tutelle, et que le gouvernement a cru bon de se mêler de tout ça. Résultat : les magnifiques « Blacks-Blancs-Beurs » que l’on encensait il y a 12 ans se sont transformés en petits caïds, en banale racaille des quartiers. On sous-entend par là que ces quartiers, justement, ils n’auraient jamais du les quitter. C’est comme le carrosse de Cendrillon après les douze coups de minuit : le charme est rompu et chacun redevient ce qu’il est vraiment.
Par là, on veut nous faire croire deux choses.
Premièrement, que ce n’est pas vraiment l’équipe de France qui s’est « mal comportée » et qui a perdu. Voilà pourquoi, dans chaque bistrot de France – et il y en a quelques uns - il est aujourd’hui moins que jamais interdit de remarquer que ces footballeurs n’ont vraiment pas l’air « de français comme nous », notamment par la consonance de leurs noms ou la couleur de leur peau. Là où il aurait fallu calmer le jeu et prévenir ce glissement - hélas, habituel en France - de l’opinion publique, on l’a au contraire encouragé. Je me demandais pourquoi au début de l’été, je ne me pose plus la question maintenant, compte tenu des récents discours de notre président.
Deuxièmement, on veut nous rassurer en affirmant que ce n’est qu’un accident, que le gouvernement va prendre des mesures, que les coupables seront punis et que les choses vont rapidement rentrer dans l’ordre. Quand on parle de coupables, on parle bien sûr des joueurs, et on oublie volontiers d’y inclure leur encadrement et leurs dirigeants, A ce propos, il est instructif de remarquer qu’à part Lilian Thuram, les dirigeants de la Fédération Française de Football ont tous des « noms bien français » et sont plutôt clairs de peau. Le négatif de ceux qui courent sur le terrain, en quelque sorte.
Bref, ce qui devrait n’être qu’un jeu, tout au plus une aimable distraction, devient un sujet de débat à l’Assemblée Nationale. En se rebellant, ces pauvres footballeurs ont bien involontairement préparé le terrain pour une série d’annonces dont j’ai tellement honte que je préfère ne pas les évoquer davantage, les bons journaux s’en chargent.
Mais avant tout ça, j’aurais d’abord du dire que j’aime le football.
Le football que j’aime n’est pas seulement celui qui se pratique sur de belles pelouses, dans de grands stades et devant des milliers de spectateurs. Le football que j’aime n’est pas forcément non plus celui qu’on nous passe à la télé.
Le football que j’aime, c’est d’abord une bande de copains qui se retrouve chaque dimanche matin pour faire un bon match contre une autre bande de copains. A bientôt 50 ans, je préfère encore jouer que regarder. Compte tenu de mon niveau et de celui de mes copains, cela se passe très rarement sur de la pelouse. Le plus souvent, il s’agit de terrains pelés, bosselés et boueux, parfois même caillouteux, aux tracés incertains et de dimensions variables. A vrai dire, leur seule caractéristique commune est la présence quasi inévitable d’une grosse flaque d’eau devant chaque but, dans la zone piétinée par les gardiens. En guise de public, deux ou trois amis, à condition qu’il ne pleuve pas et qu’il ne fasse pas trop froid. Evidemment, pas de télévision. Pas non plus d’argent en jeu, à part le coût de la licence de joueur : un peu moins d’une centaine d’euros, dont une bonne partie alimente le « fonctionnement » de la Fédération de Foot. Bien entendu, pas de primes de match ni de droits de retransmission.
Donc, rien à voir avec la Coupe du Monde, ou avec les grands matches télévisés. Sauf qu’il s’agit du même sport, que l’on peut pratiquer sans beaucoup de moyens, et dont les règles sont plutôt simples et strictement les mêmes, partout et pour tous. C’est pour cela que ce sport est populaire sur tous les continents. C’est d’ailleurs aussi pour cela que je fais partie des « attardés » qui s’obstinent à refuser l’arbitrage vidéo, parce que les règles du jeu ne seraient alors plus les mêmes partout et pour tous. Avant de refermer cette parenthèse, j’ajouterai que l’erreur d’arbitrage est inhérente au football : les injustices, les coups de théâtre qu’elle engendre mettent l’élément humain au cœur du jeu et donc du spectacle. Ce n’est que dans quelques rares situations que la vidéo pourrait éventuellement réduire l’erreur d’arbitrage mais elle ne l’éradiquera pas, l’exemple du rugby le prouve.
Revenons donc par ce biais au football que les français connaissent, je veux dire celui qui passe à la télé. Bien sûr, je l’aime aussi et je le regarde. D’ailleurs, en suivant la Coupe du Monde, j’ai vu de très beaux matches et de belles équipes (espagnole et allemande notamment). Même sans l’équipe de France, c’était un régal pour qui aime vraiment le football.
Alors, pourquoi tant de déception, de bruit et de fureur autour de l’échec des bleus ?
C’est qu’avec le sport en général et le football en particulier, un drôle de mélange entre passion et nation se fait dans la tête des gens. Ce qui ne devrait être qu’une aimable distraction, où « l’essentiel est de participer » devient rapidement un enjeu national, une affaire d’honneur. C’est comme ça partout, et pas seulement chez nous : ce n’est qu’au moment où l’on compte les médailles que l’on sait si la compétition a été belle ou non.
L’enjeu est tel que quand nos champions se laissent battre sans combattre, ce qui fut le cas de l’équipe de France, la honte et la frustration deviennent insupportables. Le livre de Jean-Marc Brohm et Marc Perelman, « Le football, une peste émotionnelle », qui est un très violent réquisitoire contre le football (à tel point qu’à mon avis il en devient par moments carrément ridicule), décrit plutôt bien ces mécanismes.
Ainsi, cette élimination dès le premier tour sur fond de rébellion des joueurs, évènement somme toute insignifiant - sauf pour les actionnaires de TF1, Canal + et autres sponsors – prend une ampleur incroyable et appelle des sanctions immédiates. Les experts en populisme, Roselyne Bachelot et Nicolas Sarkozy en tête, ne s’y sont pas trompés. Il fallait désigner rapidement des coupables, ce furent les joueurs. On les traita donc de caïds et de racailles. Il suffisait de les renvoyer d’où ils viennent, en détruisant par la même occasion l’illusion de l’ascension sociale par le sport, tant pis pour les quelques naïfs qui y croiraient encore.
Nous ne saurons peut-être jamais ce qui fut à l’origine de la fameuse grève des joueurs. Il s’agit sans doute d’une question d’argent. Ou d’une réelle incompétence des encadrants et dirigeants. Probablement les deux. Peu importe, le sort des grévistes est scellé : la mutinerie en temps de guerre, c’est grave.
Il faudra pourtant bien finir par comprendre comment des joueurs de foot d’habitude si dociles - on les paie assez cher pour cela, quoique beaucoup moins qu’ils ne rapportent - qui se laissent acheter, revendre ou prêter d’un club à l’autre à chaque période de « mercato », ont fini par se résoudre à faire grève. Après tout, il leur suffisait de continuer à ne pas jouer. Mais cela n’intéresse plus personne, ils ne sont plus maintenant que caïds et racaille, de mauvais exemples pour la jeunesse. A ce propos, à part Vikash Dhorasoo*, personne ne s’étonne d’ailleurs plus que ce soit aux footballeurs que l’on demande aujourd’hui d’être des exemples pour la jeunesse.
La question étant réglée, on abandonna donc ces « mauvais français » à leur triste sort, ils ne l’ont pas volé. Mais tant que le filon n’est pas épuisé, il serait bête de ne pas continuer à l’exploiter. Ce fut donc le tour des « pas-tout-à-fait-français » délinquants, puis celui des Roms. D’autres viendront.
Ah, si seulement les bleus avaient fait une belle coupe du monde, nous n’en serions pas là !
* "une société où le joueur de foot devient un exemple, un modèle pour les jeunes, n’est-elle pas une société en mauvaise santé ? Où sont donc passés les instituteurs, les politiques, les intellectuels, les résistants de tous ordres ?" Dhorasoo n’a heureusement pas poussé le cynisme à évoquer le président de la république comme exemple plausible…
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